Millénaire Normand - Discours du 28 Mai 1911 par Mgr Touchet /3.

La terre classique du droit fournit peu au droit révolutionnaire. Ce devait être. Un journaliste enragé, Hébert; sa victime, Valazé ; un ou deux effacés, Robert Lindet et Le Tourneur, tel est, ou peu s'en faut, tout ce qui émergea de l'ombre où nous retint notre modération native, pendant la vie, glorieuse au dehors, atroce au dedans, de la terrible Convention.

Cependant conviendrait-il d'oublier qu'ayant, sous Louis XIV, donné au pays une plume héroï-tragique, nous trouvâmes en ce


temps-là, malgré l'universelle terreur, et dans la même famille, un couteau qu'il est bien permis d'appeler lui aussi héroï-.tra­gique ?

Donc vivait alors, à Caen, une arrière-petite-nièce de Pierre Corneille, très pudique, très fière, très belle. Elle avait appris, la mort dans l'âme, la proscription des Girondins du 31 mai 1793. C'était, à son avis, le droit et la loi violés.

Le droit et la loi violés... Mais qui les avait violés ? Marat surtout. Marat tué, la loi et le droit refleuriraient. Charlotte Corday d'Armont tuerait Marat.

Son cœur, au moment du départ, se troubla. La vieille tante qui l'avait élevée, Mme de Breteville, la vit pleurer. «Pourquoi pleures-tu, Charlotte ? - Je pleure sur la France, sur mes parents et sur vous. Tant que Marat vit, qui est sûr de vivre?» Tant que Marat vit, qui a des droits ?

A Paris, elle acheta pour quarante sous «un couteau à manche d'ébène» et rêva de frapper «le tyran» au Champ de Mars, le 14 juillet, en plein jour, en plein triomphe, devant le peuple assemblé. Vraie nièce de Corneille elle eût accompli à la lettre les vers fameux de Cinna :

«Demain au Capitole il offre un sacrifice,

Qu'il en soit la victime ; et faisons en ces lieux

Justice au monde entier, en présence des Dieux.»[1]

Mais la fête fut ajournée : elle dut aller chercher l'homme chez lui. «Donne-moi les noms des Girondins réfugiés à Caen», gronda celui-ci du fond de sa baignoire. Elle les donna. «C'est bien, reprit-il, clans huit jours ils iront à la guillotine.»

La guillotine !... toujours la guillotine... Charlotte tira de son sein le couteau de quarante sous, et le plongea, jusqu'à la garde, dans le cœur du roi de la guillotine. Mise en jugement, elle étonna et désarma presque Montané que rien n'étonnait ni ne désarmait.

Qui vous inspira tant de haine ? dit Montané. - Je n'avais pas besoin de la haine des autres ; j'avais assez de la mienne.

Cet acte a dû vous être suggéré. - On exécute mal ce que l'on n'a pas conçu soi-même.

Que haïssiez-vous en lui? - Ses crimes.

            Qu'entendez-vous par là? - Les ravages de la-France.

Qu'espériez-vous en le tuant? - Rendre la paix à mon pays.

Croyez-vous avoir tué tous les Marat ? - Celui-là mort, les autres auront peur, peut-être.

Quelques heures plus tard, portant sur ses épaules et ses cheveux d'or le capuchon rouge des parricides, qui tranchait durement sa robe blanche, au sein des embrasements d'un 19 de juillet finissant, la justicière gravit sans pâlir les marches de l'échafaud et remit sa tête au couperet.

Qu'angoissant est le problème posé par André Chénier, quand il écrivit :

O vertu ! le poignard, seul espoir de la terre,

Est-il ton arme sacrée ?

Que terribles sont les temps où le meurtre devient le dernier recours des opprimés ! Mais aussi, qu'est-ce que la justice, qu'est-ce que le droit pour arracher une jeune fille à ses charmants soucis, à ses rêves, à ses amours, et la porter vers ces défilés de pensées et ces énergies d'actions que connut l'âme implacable de Brutus !.

Erudimini ! La leçon fut insuffisante ; est-il certain qu'elle n'ait pas servi ? Pour moi, je ne saurai déplorer jamais que cet hommage farouche à la liberté, à la paix, à la justice, au droit, ait été offert par les mains virginales d'un être de charme et d'incontestable bonté humaine, Charlotte Corday d'Arrnont, née à Caen.

On affirme que les jurisconsultes du Consulat, Portalis, Treilhard, Malleville, d'autres, tirèrent de notre «Coutumier» le très bon du Code Napoléon. Je n'y contredis point ; me bornant à rappeler que l'école de Caen fut, par la plume des Demo­lombes et des Guillouard, la commentatrice la plus autorisée de la fameuse législation.

On le sait, Messieurs ; lorsque nous parlons de notre ardeur pour le droit, il nous est répondu par un sourire que nous entendons fort bien. Dandin, Ghipaneau, l'Intimé, la Comtesse, sont de chez nous ; tous les personnages des « Plaideurs » sont de chez nous ; tous, excepté celui qui est. du Mans. Il faut pardonner à Racine : son badinage est si joli ! et nous rappeler ceci (supposé, ce dont je doute), que nous ayons besoin de nous réconforter, que la passion du Droit est le partage des forts, et que rien ici-bas ne blesse un cœur noblement placé, plus qu'un déni de justice. Ceux qui en ont souffert le savent.

 

Sang !... Génie !... Droit !... Voilà donc, vieille mère la France, ce que nous t'avons donné. Dis l N'es-tu pas contente de nous ? Ta couronne est belle ; les nations te l'envient... N'y avons-nous pas glorieusement travaillé ? L'or que nous y avons fourni, n'est-il pas de bonne marque? Les gemmes que nous y avons ciselées, ne sont-elles pas de pure eau ?... Dis ! Il est courant, que nous autres de Normandie, nous payons juste ce que nous devons. De cette fois nous sommes donc sortis de nos habitudes. La France nous avait donné beaucoup, nous lui avons rendu, et rendu au centuple !

C'est un lien, cela.

France et Normandie ; Normandie et France, toujours !

 

Et maintenant, de cette chaire d'où je vais descendre, je salue, au nom de l'Eglise, les Normands de tous pays.

Je salue les Normands d'Angleterre, si dignement représentés ici par vous, Monseigneur de Northampton. Michelet prétend[2] que la vieille Normandie regarde obliquement (de son rivage) sa fille triomphante, qui lui sourit avec insolence du haut de son bord. Non, la vieille Normandie tend cordialement la main à sa fille qui lui rend son amitié.

Je vous salue, Normands de Danemarck et de Suède. Vos terres sont petites, mais tant de sagesse s'y allie avec tant de progrès

Je vous salue, Normands de Russie, qui avez élevé une statue à Rourick, dans Novgorod, qu'illustra Jaroslav, l'héritier des Saints[3]. Nous sommes les uns et les autres fils des deux nations alliées et amies. Nous vous adressons le voeu des frères de Rebecca à leur sœur... Soror nostra es, crescas, vous êtes de notre sang ; communs sont nos intérêts ; soyez heureux !

Je vous salue, Normands du Canada ! Hier, je me trouvais près de vous, et je vous l'ai confié : si, vous écoutant parler, j'eusse fermé les yeux pour ne plus voir vos cités grandioses; vos forêts, votre royal fleuve, j'aurais cru entendre des habitants de Vire et des habitants de la plaine de Caen. Croissez, multipliez-vous, devenez au nord de l'Amérique un grand peuple, Normand, Latin, Catholique ! Nous vous envions plusieurs choses; mais il nous plaît sans arrière-pensée que vous ayez conservé toutes les vitalités de la Race.

Que Dieu bénisse la plus grande Normandie a et l'humanité ! Feliciter ! Dieix aïe !

Qu'il bénisse la « petite» , la nôtre, celle qui est tout près de nous, qui nous enveloppe et nous nourrit; et avec elle la France, Feliciter ! Dieix aïe !

Que le Christ dont la croix domine le monde, dont le nom domine l'histoire, dont la figure domine l'humanité, nous accorde par les Saints Normands, nos concitoyens du ciel, la soumission à son sceptre, source de grâce, principe de courage, inspirateur de hautes pensées, indicateur de progrès et de civilisation ! Christus vincit, Christus regnat, Christus imperat !

Tels sont les vœux que nous formons en ce jour, où il nous est donné de contempler la France et la Normandie se présentant au monde la main dans la main, serrées par une étreinte que dix siècles de destin presque toujours commun, de langue commune, d'angoisses communes, de triomphes communs, de rêves communs, de victoires et de défaites communes, ont rendue indissoluble; grandes, belles, fières, toujours jeunes, l'une à côté de l'autre ; grandes, belles, fières, toujours jeunes l'une par l'autre.

France et Normandie ! Normandie et France. Toujours ! France par Normandie ! Normandie par France. Toujours ! France avec. Normandie ! Normandie avec France ! Toujours !

Toujours l

Parmi les bienfaits de la civilisation ! Toujours.

Parmi les gloires du progrès 1 Toujours.

Parmi les convictions de la foi ! Toujours.

Feliciter ! Feliciter !

AINSI SOIT-IL !

 

 

Orléans. - Irnp. P, Pigelet et Fils



[1] Michelet

[2] Histoire de France, t. II, p. 97.

[3] Jaroslav, fils de saint Vladimir, primat de Novgorod.

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