Le millénaire normand ...- Ce que fêtent les Normands d'aujourd'hui.

Article paru dans "Le Petit Journal" du 04 Juin 1911
signé: Ernest LAUT.

le millénaire normand

II y a dix siècles. - La fondation du duché de Normandie. - Les pirates Scandinaves.  - Rollon-le-Marcheur. - Ce que fêtent les Normands d'aujourd'hui.


Le moine de Saint-Gall rapporte en sa chronique qu'en l'an 814, peu de temps avant sa mort, l'empereur Charlemagne, se trouvant dans une ville maritime de son royaume, aperçut soudain sur la mer des barques montées par des pirates du Nord.

Ces barques venaient vers la ville où se trouvait l'empereur ; elles pénétrèrent même jusque dans le port. Mais des soldats accoururent sur le rivage, et les Northmans n'osèrent pas débarquer. Ils virèrent de bord et disparurent bientôt à l'horizon.

Cependant, Charlemagne debout à la fenêtre de son palais, les regardait s'éloigner. Et son visage était inondé de larmes. Il demeura ainsi, longtemps, immobile et soucieux. Personne n'osait l'interroger. A la fin, il dit aux leudes qui l'entouraient :

« Savez-vous, mes fidèles, pourquoi je pleure amèrement ? Certes, je ne crains pas qu'ils me nuisent par ces misérables pirateries, mais je m'afflige que, moi vivant, ils ont manqué de toucher ce rivage, et je suis tourmenté d'une vive douleur quand je prévois tout ce qu'ils feront de maux à mes neveux et à leurs peuples. »

Or, quels étaient ces pirates du Nord dont l'apparence inspirait au vieil l'empereur tant de craintes pour l'avenir ?

C'étaient les enfants perdus des régions scandinaves, les « Vikings » ou fils des anses, qui, fuyant les contrées stériles de la Suède, de la Norvège et du Danemark, s'en venaient, poussés par la faim, la soif du pillage et l'amour des aventures, chercher aux rivages plantureux de l'Austrasie, de la Neustrie et même de l'Aquitaine.

En leur pays, le fils aîné seul recueillait l'héritage paternel ; les autres devaient prendre la mer et vivre de piraterie. Ils partaient sur leurs barques légères à la proue recourbée, sur leurs « drakkars » qu'ils menaient alternativement à la voile et à la rame. Aidés de vents d'Est, ils ne mettaient pas plus de trois jours pour venir de la Scandinavie aux bouches de la Seine.

Leurs flottes comptaient parfois plus de cent vaisseaux. Elles étaient commandées par un « konung » ou roi. Mais ce roi n'était roi que sur mer ou dans le combat. Au festin, il n'était plus que l'égal de ses guerriers.

On le suivait, on lui obéissait, parce qu'il était renommé comme le plus habile et le plus brave.

« Il savait gouverner le vaisseau, dit Augustin Thierry, comme un bon cavalier manie son cheval. A l'ascendant du courage et de l'habileté, se joignait pour, lui l'empire que donnait la superstition ; il était initié à la science des runes. Il connaissait les caractères mystérieux qui, gravés sur les épées, devaient procurer la victoire, et ceux qui, inscrits à la poupe et sur les rames, devaient empêcher le naufrage. Égaux sous un pareil chef, supportant légèrement leur soumission volontaire et le poids de leur armure de mailles qu'ils se promettaient d'échanger bientôt pour un égal poids d'or, les pirates danois cheminaient gaiement sur la «route des cygnes », comme disent les vieilles poésies nationales. Tantôt ils côtoyaient la terre, et guettaient leur ennemi dans les détroits, les baies et les petits mouillages, tantôt ils se lançaient à sa poursuite à travers l'Océan. Les violents orages des mers du Nord dispersaient et brisaient leurs frêles navires ; tous ne rejoignaient pas le vaisseau du chef au signal du ralliement ; mais ceux qui survivaient à leurs compagnons naufragés n'en avaient ni moins de confiance, ni plus de souci ; ils se riaient des vents et des flots qui n'avaient pu leur nuire. « La force de la tempête, chantaient-ils, aide le bras de nos rameurs ; l'ouragan est à notre service, il nous jette où nous voulons aller. »

C'étaient de rudes guerriers que ces hommes du Nord, ils savaient garder la même énergie indomptable dans le triomphe et dans la mort. Ragnar Lodbrog, le premier de leurs chefs qui vint en France et qui porta ses déprédations non seulement par tout l'empire de Charlemagne, mais jusque dans le khalifat de Cordoue, fut pris un jour par ruse et jeté dans une fosse remplie de vipères. Il mourut sans une plainte, affectant au contraire une énergie sauvage, et jetant son chant de mort comme un défi à ses bourreaux :

« Nous avons combattu avec l'épée, leur criait-il. Des torrents de sang pleuvaient de nos armes ; le vautour n'en trouva plus dans les cadavres ; l'arc résonnait et les flèches se plantaient dans les cottes de mailles ; la sueur coulait sur la lame des épées ; elles versaient du poison dans les blessures et moissonnaient les guerriers comme le marteau d'Odin...

» Nous avons combattu avec l'épée !... La mort me saisit ; la morsure des vipères a été profonde ; je sens leurs dents au fond de ma poitrine. Bientôt, j'espère, le glaive me vengera. Mes fils frémiront à la nouvelle de ma mort ; la colère leur rougira le visage ; d'aussi hardis guerriers ne prendront pas de repos avant de m'avoir vengé.

» Il faut finir, voici les Dysir qu'Odin m'envoie pour me conduire à son joyeux palais. Je m'en vais avec les Ases boire l'hydromel à la place d'honneur. Les heures de ma vie sont écoulées, et mon sourire brave la mort. »

De tels hommes eussent conquis le monde... Mais, n'ont-ils pas, en effet, porté leur pouvoir jusque dans les contrées les plus lointaines ? Non contents d'avoir conquis l'Angleterre, les Normands, au XIIème siècle, donnaient des rois aux Deux-Siciles, des princes à l'Asie Mineure. Avant Colomb, ils avaient découvert l'Amérique. Aucune race ne témoigna jamais d'une telle puissance d'expansion.

 

***

L'empereur Charlemagne prévoyait juste lorsqu'il songeait mélancoliquement aux maux que ces pirates du Nord causeraient à ses successeurs. Pendant près d'un siècle, en effet, les Normands ravagèrent son empire, des bouches de l'Escaut aux rives de la Loire, brûlant les villages, pillant les villes et les monastères. Ils remontaient les rivières sur leurs barques, s'arrêtaient dans une île où ils stationnaient, et, de là, portaient leurs ravages jusqu'à cinquante lieues et plus dans l'intérieur des terres. La terreur qu'ils inspiraient était telle qu'on ne leur opposait le plus souvent aucune résistance. Les nobles, impuissants, les regardaient passer du haut de leurs murailles crénelées, et les paysans fuyaient devant eux. On avait ajouté aux prières publiques une litanie pour implorer le ciel d'en débarrasser le pays : « A Normannis libéra nos Domine ! »

Pour faire cesser ces pirateries, il ne fallut pas moins que le don d'une des plus belles provinces françaises au chef de ces pillards. La Normandie fut la rançon de la France. En l'an 911, Charles-le-Simple l'offrit à Rollon, à la condition que ce barbare s'y fixerait désormais et mettrait un terme à ses incursions.

Ce Rollon était le plus illustre et le plus redouté des chefs normands. « C'était, dit l'historien scandinave Snorre Sturleson, un fameux roi de mer, si grand de taille que, ne trouvant aucun cheval à son usage, il allait toujours à pied, ce qui le faisait nommer Rollon-le-marcheur. »

Chassé de Norvège par le roi Harold, à la suite d'une infraction aux ordres de ce souverain, Rollon vint d'abord s'établir à l'embouchure de l'Escaut dans l'île de Walcheren. De là, il ravagea la Frise et la Flandre pendant plusieurs années.

Puis, la Seine étant libre, il la remonta et occupa Rouen. L'évêque ne tenta pas une résistance impossible. D'ailleurs, Rollon se garda de piller et de brûler la ville, comme l'avaient fait avant lui d'autres chefs normands. Il se contenta de s'y installer, déclarant qu'il « entendoit et vouloit illec demourer et y faire sa maistre-ville »

Il en fit, en effet, son centre d'opérations, rayonna de là sur tout le pays, s'empara de Saint-Lô, de Bayeux, d'évreux, se gardant toutefois de pillages et de déprédations, imposant son autorité, exigeant la discipline parmi les siens, agissant, en un mot, bien plus comme un maître légitime que comme un pirate.

De sorte que, lorsqu'on 911, Charles-le-Simple lui offrit la Normandie avec le titre de duc, il ne fit en somme que ratifier la conquête pacifique de Rollon et accepter le fait accompli.

En quoi, vous le voyez, ce bon roi Charles ne se montrait pas si simple que le dit l'histoire, puisque en cédant une province qui, déjà ne lui appartenait plus, il mettait fin à un état de choses désastreux pour son royaume et transformait un ennemi dangereux en féal dévoué.

Bien mieux, le roi Charles, non content d'acheter la paix avec Rollon par le don d'un duché, se l'attachait encore par des liens de famille. L'histoire ajoute qu'il lui offrit par surcroît la main de sa fille Gisèle. Mais l'histoire fait ici une légère erreur. Le roi Charles s'était marié en 907. Il eut six filles. En admettant que Gisèle ait été l'aînée, elle pouvait avoir, en 911, trois ans au plus. C'eût été bien tôt pour la marier, surtout avec un homme de soixante ans : car Rollon avait alors cet âge. Il était, d'ailleurs, depuis l'an 890, l'époux de Poppée, fille du comte Béranger de Bayeux. Il est donc infiniment plus probable qu'en signant le traité de Saint-Clair-sur-Epte, qui donnait la Normandie à Rollon, le roi Charles-le-Simple fiança sa fille Gisèle non pas au chef normand, mais à son fils Guillaume-Longue-Epée, qui devait lui succéder, et qui avait alors dix-sept ans.

***

Tel est l'événement dont la Normandie fête aujourd'hui le millénaire.

Eh quoi! diront les gens à principes intransigeants, mais ce qu'on va célébrer là c'est l'anniversaire d'une conquête étrangère, le triomphe de la barbarie du Nord sur la civilisation de Charlemagne.

Pas tout à fait, quoiqu'il en semble. D'abord, Rollon devenu duc de Normandie n'était plus un barbare. Son long séjour au pays neustrien l'avait affiné et civilisé. Il était déjà plus franc que scandinave. Et puis, dans la circonstance, le vrai conquérant ne fut pas celui qu'on pense. A la vérité, ce sont les vainqueurs qui se plièrent aux mœurs, aux coutumes, au langage, à la religion des vaincus.

Ces hommes du Nord venus seuls, sans femmes et sans famille, du pays des brumes, se marièrent avec des filles de Neustrie et créèrent des foyers français. Dès la première génération, ils s'étaient fondus dans la race vaincue par eux.

Mais ils lui avaient apporté de nouveaux éléments de force, d'énergie, un amour des conquêtes, un goût des aventures qui se traduisirent par ces expéditions épiques des Tancrède, des Robert Guiscard, de Guillaume-le-Conquérant, et de tous ces navigateurs normands qui firent retentir le monde du bruit de leurs exploits.

Ce que fête la Normandie, ce n'est pas l'anniversaire d'un traité qui la livra à un prince étranger, c'est le millénaire de sa véritable fondation territoriale. Auparavant, elle se confondait dans le royaume neustrien avec une partie de la Bretagne, avec la Picardie, l'Artois.

De cette année 911, où le pays fut érigé en duché, la race normande exista ; elle vécut de sa vie propre et donna librement la mesure de son génie.

Les princes scandinaves n'étaient pas seulement des hardis guerriers: c'étaient encore des administrateurs habiles et énergiques. Sous leur gouvernement, le pays prospéra et la Normandie fut la plus active la plus riche, la plus puissante des provinces françaises.

Voilà ce que fêtent les Normands d'aujourd'hui. Ils fêtent la puissance, la grandeur, la richesse de leur province et tous ces fastes du passé dont, profite si largement la France du présent.

Quelle région française, en effet, peut plus justement que celle-ci se glorifier de ce que lui doit la France ?

A l'heure où l'on commence à comprendre, dans ce pays, tous les dangers d'une centralisation excessive, comment n'applaudirait-on pas à l'initiative de cette province qui, avec un légitime orgueil, évoque les plus beaux souvenirs de son histoire et s'efforce de maintenir ainsi des traditions qui sont les plus hauts témoignages de son glorieux passé ?

Ernest LAUT.

 

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